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Cinane El Bakkali recommande ‘Frère d’âme’ de David Diop

“Mes lectures ne sont jamais choisies au hasard. Je suis friand des écrits sociologiques, en particulier les théories bourdieusiennes. Quand j'ouvre un livre, c'est dans l'espoir qu'il m'aide à comprendre comment changer le système.”

Hier staat de titel ‘1 Stad, 19 Boeken’ met enkele boeken uit de illustratie van Levi Jacobs.

« À Bruxelles, le code postal d’un élève est plus déterminant pour sa réussite que son quotient intellectuel. »

Si Cinane El Bakkali a été particulièrement bouleversé par le style percutant de David Diop, c’est parce que le roman Frère d’âme s’inscrit dans son propre combat social et pédagogique. Directeur de l’école El Hikma La Sagesse à Forest, il désire offrir aux enfants issus des quartiers paupérisés de Bruxelles les outils pour comprendre leur passé afin de s’assurer un meilleur avenir.

« Ce livre fait écho à l’actualité, » dit Cinane. « Les discriminations sont les mêmes. Les populations noires, arabes et pauvres n’ont pas les mêmes chances de réussite que les autres ». Les lectures de Cinane ne sont jamais choisies au hasard. Friand des écrits sociologiques, en particulier les théories bourdieusiennes, quand ce directeur d’école ouvre un livre, c’est dans l’espoir qu’il l’aide à « comprendre comment changer le système ».

Chair à canon

Et pour décoder le présent, il importe de faire un voyage dans le passé. C’est ce que Cinane a entrepris en lisant Frère d’âme. Dans ce roman de l’auteur français David Diop, couronné du Prix Goncourt des Lycéens en 2018, il est question du destin d’Alfa Ndiaye, un tirailleur sénégalais pris dans le feu de la Première Guerre mondiale, une guerre « moderne » et industrielle qui achèvera de la plonger dans une folie d’une rare violence. « Quand on connaît l’histoire, on se rend compte que les Français ont utilisé les Africains comme chair à canon mais aussi comme des objets de fantasmes pour faire peur aux Allemands », dit Cinane. « On les faisait passer pour des sauvages pour terroriser l’ennemi, alors que la vraie sauvagerie, elle est institutionnelle. C’est une violence symbolique inouïe. »

« Plus de 30 000 Sénégalais sont morts pour une guerre qui n’était pas la leur et, encore une fois, on les a oubliés. » Si les soldats africains sont les grands absents de la mémoire de la Grande Guerre, Cinane déplore avant tout la persistance du mépris étatique. « Quand on voit comment la patrie française traite les arrière-petits-enfants de ces soldats sénégalais. On leur fait croire qu’ils sont des sous-citoyens alors que leurs ancêtres sont morts pour la France. »

Une machine à reproduire les inégalités

« Les Sénégalais n’ont pas laissé de traces écrites de cette histoire et les historiens ne se sont pas intéressés à cette histoire », dit Cinane. En signant Frère d’âme, David Diop éclaire un pan de l’histoire enterré en même temps que ses protagonistes et permet aux générations actuelles de « se reconnecter avec leur histoire d’origine ». « Il s’agit d’un livre épuré et accessible. J’aime l’idée qu’on puisse le comprendre aisément. Le style, parfois cru, permet de ressentir la violence dans laquelle ces soldats étaient plongés », dit le directeur d’école qui n’hésitera pas à aborder le roman avec « ses grands ». « Il est important de dresser le contexte, de cadrer cette violence avec les élèves sous peine de verser dans les stéréotypes. »

La lecture du roman de David Diop, à l’instar d’autres livres, s’inscrit dans le projet social et pédagogique de Cinane consistant à offrir aux jeunes « les outils pour comprendre leur culture ». « C’est uniquement en ayant des enfants éduqués qu’on sera en mesure de leur promettre un meilleur avenir », dit Cinane. L’école musulmane à pédagogie active et en immersion linguistique dont il est le directeur s’est fixé pour mission de mener les enfants des quartiers paupérisés vers le même niveau d’excellence que les écoles de quartiers plus aisés. « À Bruxelles, le code postal d’un élève est plus déterminant pour sa réussite que son quotient intellectuel. L’école est une des plus grandes machines à reproduire les inégalités sociales. Je trouve ça d’une sauvagerie inouïe. »

Malgré les différences socio-économiques qui divisent les Bruxellois, Cinane croit profondément au potentiel de sa ville – « Bruxelles est un merveilleux melting-pot, c’est une chance énorme d’y vivre » – et refuse de se laisser décourager. « Je reste toujours optimiste. Il n’y a rien de plus dangereux que quelqu’un qui n’a plus d’espoir. Il est possible de faire bouger les choses. »

Meer dan een broer • David Diop
‘Frère d'âme’ • vert. Martine Woudt
Cossee, 2019 • 154 p.

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Cette interview fait partie de 1 City, 19 Books (2020) – un projet de Muntpunt et des bibliothèques néerlandophones de Bruxelles.